Jeudi 2 février 2012
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Ce que je vais
vous dire ici, mes belins-belines, c’est en quelque sorte la suite de tous ces jours consacrés au roman, le mal aimé de la critique alors qu’il est le roi des rois. Vous vous souvenez peut-être
du « Pierre et le Loup » de votre enfance, où la merveilleuse voix de François Périer accompagnait la musique de Prokofiev : elle énumérait tous les instruments qui allaient,
tous ensemble et chacun à sa place, constituer le récit musical et symphonique, et ce récitant idéal arrivait à « Sa Majesté le piano » dans l’émotion d’en terminer au sommet d’une
hiérarchie glorieuse – j’ai la même émotion quand j’évoque ce roi des rois qu’est le roman. Et nulle part dans les manuels ni dans les analyses les plus pointues vous ne trouverez assez
justement, assez finement mises en valeur ces qualités essentielles d’émotion partagée, de complicité en trio – personnage-lecteur-auteur - qui
fondent le genre. Ce que l’écrivain met de lui-même (sentiments, souvenirs, rêves, imagination, vécu) dans son texte s’adresse directement au lecteur, devenu du même coup récepteur et passeur,
par le biais du personnage, que celui-ci soit créé à l’identique, ou transformé, ou déformé, selon le caprice de l’écrivain ou l’irrésistible tyrannie de son inspiration. Je parlais l’autre
jour du roman « drogue psychédélique » ; j’envisageais alors les rapports intimes de son auteur et de sa création, ce qui faisait
aussi du roman sa source de félicité. Mais je disais aussi qu’il était pour l’écrivain son moi intégral, son souffle, et surtout son antidote contre la mort du cœur : il y a dans ces
formulations impérieuses la constatation d’un prolongement imparable (à la fois sorti des profondeurs du fouillis auquel puise l’inspiration, donc indépendant de la volonté de l’écrivant, mais
aussi aménagé, raffiné, travaillé dès que l’écrivain en a pris conscience, si obscurément que ce soit) entre les émotions basiques et le texte transcrit. Quelle que soit la forme définitive qu’il
revêt, quelle que soit sa tonalité, le roman doit être riche de cette opulence secrète, un peu diffuse, où à son tour le lecteur va s’abreuver – tout le reste n’est qu’imposture.
Par lucette desvignes
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Mercredi 1 février 2012
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Un ami dont j’estime fort la sagacité m’a envoyé pour transmettre ses vœux une photo ancienne, sépia, canotiers
d’artisans, amples culottes de velours côtelé et moustaches conquérantes, de cinq frères charrons devant leur chef d’œuvre, la roue carrée. Disposés
pour la postérité avec un légitime orgueil, quatre fièrement debout au deuxième rang ou ce qui y ressemble, le cinquième devant, un genou en
terre : c’est lui qui tient l’œuvre d’art installée au centre exact du tableau. Un chef d’œuvre, oui : un magnifique cadre de bois plein 1
m x 1 m peut-être, admettant en son milieu une roue au moyeu et aux rayons peints en blanc, jolis comme tout Ils se sont mis à cinq – tout le
patrimoine génétique d’une famille – pour accoucher de l’objet, et ils ont du même coup mobilisé un photographe pour pouvoir entrer dans
l’immortalité en intégrant leur exploit. : à eux six, ils ont tous donné le meilleur d’eux-mêmes. Ils ont à juste titre considéré que la roue
valait bien un culte fervent, vu les services qu’elle rend à l’humanité en l’accompagnant depuis ses lointaines origines. Mais c’est leur manière de la célébrer qui interpelle, comme on dit de
nos jours en style branché. Car ils la bloquent, ils la paralysent, ils l’empêchent d’effectuer sa fonction naturelle ; ils en font un objet de décoration (d’ailleurs discutable, mais le
goût de nos jours a bien perdu de ses exigences, avec des critères aléatoires auxquels les gens de goût traditionnel ne sont pas obligés de se conformer). Mon ami a tenté de fixer quelques
repères pour mieux recentrer ce beau groupe dans l’histoire des civilisations : il a mis des initiales au-dessus de chaque tête, ce qui fait que nous pouvons tous les deux communier dans la
même célébration de ces initiatives inattendues : Frédéric B., Alexandre J.,
David F. (qui a su placer un million de photos tout récemment), Marc L. (qui se charge des dépôts dans les gares), Jean T. (qui a dessiné les coins de la roue, là où elle cesse d’être
ronde). Mais il ne faudrait pas oublier le rôle des femmes dans cette réussite : Christine A., l’une des épouses (l’égérie invisible qui a
certainement soufflé aux frères l’idée de donner au moyeu un aspect vaguement porno) et Anna G. qui pendant leur dur labeur leur donnait des conseils
tout en ahanant sur sa page d’écriture à faire pour l’école primaire)…Dans leur entourage et à leur suite, il y en aurait bien d’autres auxquels je pense, mais je vais garder cette pâture pour
une autre fois.
Par lucette desvignes
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Mardi 31 janvier 2012
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Une pause,
oui. Il faut du courage pour se lancer dans cette voie critique (comme on dit un état critique, c’est-à-dire exposé à tous les dangers), d’autant qu’elle sera la voie de la critique, et sans
grande tendresse, vous pouvez me croire. Un ami, ancien étudiant qui m’est depuis tant de décennies resté fidèle grâce au blog où de loin il me retrouve chaque jour, ne se pose pas vis-à-vis des
auteurs que j’exècre les mêmes problèmes que moi : il se contente de ne pas fréquenter ces gens infréquentables, il les ignore, il ne les lit pas, il ne les achète pas, bref il vit sur une
autre planète que ces fabricants de romans qui se sont indûment installés dans la galaxie Gutenberg (Pouce ! je passe, les pots de terre garez-vous !). Mais c’est qu’il n’est pas
écrivain… Comment un écrivain qui dès le départ se révèle un fervent du culte de l’écrit parce que l’écriture est pour lui sa voie royale, sa source de félicité, sa drogue psychédélique, son
antidote contre la mort du cœur, son moi intégral, son souffle, pourrait-il ignorer les faiseurs qui pondent les bouquins au poids (des centaines de mille, des millions, puisqu’on vous le
dit !) pour les vendre sans vergogne (c’est là leur but avoué lorsqu’ils joignent le cynisme au culot) et occuper toute la place du marché sous leurs tendues bariolées munies de
haut-parleurs pour accrocher les foules ? Certes, qui suis-je bien pour oser démolir les statues que le brave public érige pour ses chouchous,
ceux dont il a vu le souriant faciès sur le petit écran, qui a entendu leur élocution charmeuse, qui a vu et entendu les journalistes-critiques louer la couverture du dernier-né et,
éventuellement, ce qui est imprimé entre la page de titre et la 4 de couv’ (ils ne l’ont pas lu en général, mais leur concierge leur a donné son opinion louangeuse, ils la reprennent à leur
compte) – oui, qui suis-je bien, moi qui n’ai pas à me soucier des cotations des magazines à la rubrique « Le plus vendu » ou « Le succès de la semaine » ? Si j’avais un
confesseur attitré, il me conseillerait instamment de faire profil bas, de garder une posture modeste, de regarder mon nombril en silence. Mais justement je n’en ai pas, de
confesseur …
Par lucette desvignes
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Lundi 30 janvier 2012
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On m’a
reproché – oh ! gentiment : je suppose qu’à cause de mon grand âge on est impressionné, on prend des précautions pour ne pas avoir l’air de me donner des conseils, on y met les formes –
bref, on m’a aimablement reproché de ne pas continuer au-delà du cinquième feuillet la série que j’avais entamée sur l’histoire du roman et la place de parent pauvre qu’on lui réserve trop
souvent , à lui qui est le roi des rois. Cela veut donc dire que vous m’avez suivie dans mes réflexions, et même que vous en redemandez :
inutile de vous décrire le plaisir que me cause pareille réaction à mes gazouillis quotidiens. Mais à vrai dire, mes belins-belines, j’ai fait une pause pour songer à ce que j’allais par la suite
déverser sur vous comme récriminations. Certes, elles essaieront de se faire le moins violentes possibles, on n’est pas des sauvages tout de même et on m’a d’ailleurs enseigné (ou tenté de m’enseigner, ce serait plus exact) tous les rudiments de la civilité puérile et honnête qui vous facilitent la vie en
société : je sais donc en théorie me conduire avec mes semblables, je sais ce que je peux dire d’eux à défaut de le leur dire en face. Toutefois ce terme de semblables venu là comme un
cheveu sur la soupe me pose soudain problème : sont-ils mes semblables, les auteurs que j’exècre au-delà de ce que je pourrais exprimer ? sont-ils mes semblables, alors que je découvre
en eux tout ce qui me ferait honte si j’étais à leur place ? sont-ils mes semblables, avec leurs pratiques éhontées, leur cynisme, leur infernal culot, leur habileté pour le racolage, leurs
dons pour tout ce qui fait les annexes de la littérature et laisse la littérature elle-même – le culte du livre jailli, de l’émotion esthétique transmise au lecteur, du récit qui va chercher
profond ses échos – totalement en rade sur le rebord du chemin tout en ayant l’air de suivre la bonne route ? Baliser ce chemin de vessies leur donnant pour un public bien conditionné par la
médiocrité habituelle de ses choix des allures de lanternes (japonaises souvent), c’est en cela qu’ils excellent. Ce ne sont donc pas mes semblables, mais je ne peux trop rêver de les mettre à nu
sans craindre de susciter des commentaires qui m’écorcheront à mon tour. Voilà mon dilemme : cela ne veut pas dire que j’abandonne mon projet, oh que non point ! mais cela peut
justifier une petite pause pour reprendre haleine….
Par lucette desvignes
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Samedi 28 janvier 2012
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Le temps du chaos devient peu à peu le temps des
émergences : de même qu’en cas d’inondation imparable couvrant des centaines, voire des milliers d’hectares sacrifiés, perdus, inconnaissables, le regard ne peut être accroché et retenu que
par ce qui dominait quelque peu et qui, inévitablement, émerge hors de l’eau, de même le flot de la production romanesque en librairie, déferlant comme une mer où tout se brasse et se mélange, ne
permet de se faire remarquer qu’à quelques volumes, quelques titres, qui semblent placés assez haut pour pouvoir attirer l’attention. Mais si, dans le cas de l’inondation, les émergences étaient la conséquence naturelle de la situation élevée de naguère, dans le domaine de la librairie les émergences résultent de bien d’autres
causes, trafics, manipulations, manigances. Un beau jour vous trouvez des piles d’un même titre, partout à la fois – tiens ! Le même jour, on montre sa couverture à la télé (tiens !
tiens !). Le lendemain, on exhibe son auteur (ou son auteure, comme disent les amateurs de beau langage) – bref, en un rien de temps comme dirait Devos, on sait tout de lui ou d’elle, on
entend surtout le titre répété à tous les échos. Si vous entrez dans une librairie, tous les automatismes sur lesquels les campagnes éditoriales ont si bien compté se déclenchent en même
temps ; vous résistez le temps de chercher votre vie dans les rayons mais finalement, en retrouvant une pile près de la caisse enregistreuse vous tendez la main à votre tour : vous avez
contribué à la construction d’une renommée, au sacre d’un nom, au chiffre fabuleux des ventes. On pourrait donc dire que vous avez joué honnêtement
votre jeu de lecteur intéressé à la prospérité du roman, à sa défense : faux ! Vous avez suivi les chemins de l’école moutonnière, vous avez acheté pour faire comme tout le monde, vous ne lirez ce livre qu’une fois (si encore vous arrivez au bout tant il est
médiocre), il est insipide, il ne vaut pas grand-chose… mais, qualité essentielle, il ne demande pas d’effort intellectuel, le lecteur Lambda y retrouve tous ses poncifs, vous pensez s’il est
heureux : la lecture ne lui coûte pas plus de peine que de suivre un docu à la télé. Et dire qu’on parle ici d’un roman…
Par lucette desvignes
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