Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 08:34

         Pour ma part, le tragique me paraît devoir être ressenti au plus profond de nos organisations de sensibilité, il ne doit pas se situer uniquement au niveau de la réflexion et de la cogitation, même si ces deux activités-là sont essentielles pour juger du tragique. C’est pourquoi j’ai toujours ajouté un petit chouïa à cette description parfaitement impersonnelle, en le fondant sur l’élément de base du tragique lui-même, l’absence de culpabilité de la victime (ce qui, chez les Grecs, était vite devenu si dérangeant que même en pleine élaboration de leurs grands mythes ils refusaient le sacrifice d’Iphigénie et lui substituaient une biche sur l’autel au moment de l’accomplissement du rite). C’est sur cette injustice fondamentale, révoltante, qu’il faut fonder le tragique : la cible de la vengeance des dieux n’est jamais coupable d’autre chose que de dépassement de sa condition humaine – on retrouve là l’hubris comme notion de base – et l’on a tendance à dire qu’il en faudrait si peu pour que les choses s’arrangent. Je pense à une image dont le tragique poignant ne s’atténue pas « à l’usage » : dans Los Olvidados,  ce chef d’œuvre brésilien des années 50 je crois, le petit Pedro qui s’élève tout seul parce que sa mère, violée à 13 ans, le déteste, est chargé de faire une course pour son protecteur, c’est un test pour son honnêteté que de se voir confier de l’argent, mais un jeune bandit plus fort que lui le tue pour le voler. Il y a donc déjà cette innocence condamnée, mais en outre la mère qui se ravise dans son rejet du fils non désiré se met à le chercher partout pour le reprendre. Or sa quête de plus en plus douloureuse va croiser l’âne qui porte sur son dos le corps de Pedro dans un sac : le summum du tragique est atteint de voir ces deux lignes qui se croisent sans arrangement possible. Et pourtant il y aurait eu, avec si peu de chose (il suffirait qu’elle demande à l’ânier qui se trouve dans le sac pour que les deux trajets trouvent une sorte d’apaisement : sa quête finirait, le corps de Pedro ne serait pas jeté à la décharge), une possibilité d’adoucissement des données impitoyables. Je le répète, le tragique doit être ressenti par le cœur et non pas seulement au niveau cérébral.

Partager cet article

Repost 0
lucette desvignes
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de lucette desvignes
  • Contact

Recherche

Liens